Coris Assurance Takaful : le pari burkinabè qui bouscule toute l'UEMOA
En lançant la première fenêtre Takaful agréée CIMA au Burkina Faso en avril 2025, Coris révèle l'ampleur du retard et l'immensité de l'opportunité pour toute la sous-région.
Sept ans après l'adoption du cadre réglementaire BCEAO sur la finance islamique, et près de six ans après le vote du Règlement N°003/CIMA/PCMA/PCE/2019 ouvrant légalement la voie à l'assurance Takaful dans les quatorze États membres de la Conférence Interafricaine des Marchés d'Assurance, l'espace UEMOA ne comptait toujours aucune compagnie d'assurance islamique véritablement opérationnelle. Le 17 avril 2025, Coris Assurances Vie Burkina a brisé ce mur d'immobilisme en lançant officiellement « Coris Assurance Takaful », premier opérateur Takaful agréé par la Commission Régionale de Contrôle des Assurances (CRCA) dans la zone CIMA. Un geste industriel qui, au-delà des frontières du Burkina Faso, pose avec acuité la question de l'architecture à venir de la bancassurance islamique dans une région où la demande potentielle est massive et l'offre quasi inexistante.
Coris Assurance Takaful prouve qu'un marché réglementé depuis 2019 n'attend plus qu'un premier acteur courageux pour démarrer.
Un cadre réglementaire sans acteurs
La CIMA a adopté son règlement Takaful lors de sa session du 10 octobre 2019, instituant le livre neuvième du Code des Assurances. Ce texte fondateur définit précisément le régime contractuel applicable : l'assurance Takaful y est consacrée comme « un régime contractuel par lequel un groupe de personnes appelées 'adhérents' s'engage à s'entraider en cas de réalisation du risque […] à travers le paiement d'une somme en guise de donation appelée 'cotisation' ». Le texte impose également que toutes les activités des entreprises Takaful, y compris les placements et investissements, soient conformes aux normes charaïques, excluant structurellement la riba (intérêt), le gharar (incertitude excessive) et le maysir (spéculation).
Mais pendant près de six ans, ce cadre est demeuré une coquille juridique sans contenu opérationnel. La réalité, documentée par plusieurs observateurs du marché, est brutale : aucune compagnie Takaful pure ne s'était encore ouverte dans l'espace CIMA-UEMOA malgré des manifestations d'intérêt signalées. Le Sénégal, dont la stratégie nationale d'inclusion financière mentionnait explicitement l'assurance islamique, a lui-même dû constater que la CIMA avait été « saisie de manifestations d'intérêt qui n'ont pas été poursuivies ». La greffe réglementaire n'avait pas pris, faute de porteurs de projets capitalisés, formés et décidés à franchir le pas.
Le paradoxe est saisissant : dans la zone UEMOA, on dénombrait selon les derniers recensements environ vingt-trois à vingt-quatre institutions financières islamiques au total — banques, microfinances et proto-institutions Takaful confondues — pour huit pays et plus de 130 millions d'habitants dont une majorité de musulmans. Ce chiffre, aussi faible soit-il en valeur absolue, masque une réalité encore plus contrastée : seules deux banques islamiques pures, la Banque Islamique du Sénégal (BIS) et la Banque Islamique du Niger (BIN), toutes deux membres du groupe Tamweel Africa Holding adossé à la Banque Islamique de Développement, étaient pleinement spécialisées — et elles ne représentaient en 2023 que 0,75 % des actifs bancaires totaux de l'UEMOA.
Coris, cas d'école d'un groupe pionnier
L'irruption de Coris sur le segment Takaful n'est pas un accident stratégique. Elle est le prolongement logique d'une construction systémique engagée depuis 2015. Cette année-là, Coris Bank International avait ouvert, avec l'appui de la Banque Islamique de Développement, sa fenêtre islamique baptisée « Coris Baraka », première initiative du genre au Burkina Faso. La fenêtre s'est ensuite déployée dans huit pays de la sous-région — Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Sénégal, Mali, Bénin, Togo, Niger et Guinée — portant à fin 2022 un encours de financements islamiques de près de 29 milliards de FCFA et touchant plus de 30 000 clients au niveau du groupe.
La logique de l'écosystème islamique complet est ici parfaitement illustrée : une banque conventionnelle ne peut couvrir les risques de ses clients islamiques avec une assurance classique, car l'assurance conventionnelle n'est pas éligible pour les transactions de finance islamique. La Microfinance Islamique du Burkina (MICFIB SA) l'a d'ailleurs exprimé sans ambiguité lors du lancement officiel de Coris Assurance Takaful, son directeur général déclarant que ce produit venait « combler un vide » structurel dans la chaîne de valeur islamique locale.
Sur le plan de la gouvernance charaïque, Coris Assurance Takaful a mis en place un Comité de Supervision Chariatique présidé par le Dr Anouar Gadoum, conformément aux exigences du Code CIMA. La gamme lancée en avril 2025 comprend plusieurs produits relevant des branches 18 à 23 du Code CIMA : Takaful Décès (couverture en cas de disparition du souscripteur), Takaful Épargne & Investissement, Takaful Études, Takaful Assistance Famille et Takaful Projet. Coris Assurances Vie affichait en fin 2024 un chiffre d'affaires de 7,2 milliards de FCFA, en croissance de plus de 120 % au cours des dernières années — une base solide pour financer l'amorçage du nouveau segment islamique.
Wakala et Mudaraba : l'architecture invisible du contrat
Derrière chaque produit Takaful se trouve une mécanique contractuelle radicalement différente de l'assurance conventionnelle. La distinction centrale opposant le modèle Wakala au modèle Mudaraba est celle du mode de rémunération de l'opérateur. Dans le modèle Wakala (mandat), l'opérateur Takaful agit comme agent des participants : il perçoit une commission fixe, établie en pourcentage des cotisations et approuvée annuellement par le Comité Charaïque, qui couvre ses frais de gestion. Tout excédent éventuel dégagé du fonds des participants après paiement des sinistres et frais revient de droit aux adhérents eux-mêmes. L'opérateur ne partage ni le surplus de souscription ni les pertes d'investissement.
Le modèle Mudaraba fonctionne sur un principe de partage des bénéfices : l'opérateur agit comme entrepreneur (mudarib) et les participants comme apporteurs de capitaux (rab el mal). Le contrat précise ex ante la clé de répartition des profits générés — typiquement dans des ratios de 70/30 ou 60/40 — et les pertes éventuelles sont supportées par les seuls participants, sauf faute prouvée de l'opérateur. Le modèle Mudaraba a historiquement dominé en Malaisie, marché le plus profond et le plus liquide au monde pour la finance islamique, tandis que le modèle Wakala a été privilégié au Moyen-Orient, notamment dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG).
La pratique contemporaine, et celle que favorisent plusieurs organisations internationales dont l'AAOIFI (Accounting and Auditing Organization for Islamic Financial Institutions), tend vers le modèle hybride Wakala-Mudaraba : le contrat Wakala est appliqué pour les opérations de souscription et de gestion du risque, tandis que le contrat Mudaraba régit les investissements du fonds Takaful. Cette combinaison incite l'opérateur à la fois à une gestion prudente des risques (via la commission Wakala transparente) et à la performance d'investissement (via la participation aux bénéfices de placement). Le Code CIMA reconnaît explicitement ces deux contrats — Wakala et Moudaraba — comme modèles légaux pour les opérations Takaful dans les États membres.
La bancassurance islamique, maillon manquant de l'écosystème
La bancassurance islamique — ou bancatakaful — représente à l'échelle mondiale l'un des canaux de distribution les plus puissants du secteur : selon les données de marché disponibles, les partenariats bancatakaful contribuent à environ 52 % de l'acquisition totale de clients Takaful à l'international, via les réseaux de banque islamique intégrés. Au Maroc, où l'écosystème est plus avancé, les banques participatives ont apporté 59,3 millions de dirhams de primes Takaful en 2023, représentant 89,5 % de la production totale du segment — la quasi-totalité provenant de l'assurance décès.
Dans la zone UEMOA, ce canal est encore embryonnaire mais les conditions de son émergence sont en train de se constituer. La BIS — première banque entièrement islamique de l'UEMOA et troisième banque du Sénégal par les actifs, avec un bilan passé de 53 à 730 milliards de FCFA en une décennie — a reçu en octobre 2025 un financement islamique record de 40 millions de dollars de l'IFC, dans le cadre du partenariat stratégique Banque mondiale–Banque Islamique de Développement visant à mobiliser jusqu'à 6 milliards de dollars pour la finance islamique d'ici 2026. Cette capitalisation accrue de la BIS lui donne les ressources pour structurer des offres de bancatakaful adossées à ses produits de financement immobilier islamique (Ijara), de financement commercial (Mourabaha) ou de crédit participatif (Moucharaka).
Coris Bank International Baraka, présente dans huit pays de l'UEMOA avec un réseau bancaire islamique actif, dispose de l'infrastructure de distribution naturelle pour les produits Takaful du groupe Coris. La synergie entre Coris Bank Baraka et Coris Assurance Takaful constitue le premier modèle de bancatakaful intégré de la zone UEMOA, quand bien même il opère pour l'heure sous la forme technique d'une fenêtre islamique adossée à un opérateur conventionnel — conformément aux règles CIMA qui permettent aux sociétés conventionnelles d'exercer sous forme de fenêtre Takaful à condition d'une stricte séparation des fonds.
Le marché mondial, miroir d'un potentiel vertigineux
L'enjeu sous-régional prend sa pleine dimension quand on le replace dans le contexte mondial. Le marché global du Takaful représentait 43,47 milliards de dollars en 2025 et est projeté à 111,7 milliards de dollars d'ici 2035, soit un taux de croissance annuel moyen de près de 10 %. À fin 2023, le chiffre d'affaires mondial du secteur atteignait déjà 34 milliards de dollars, porté par la croissance des pays du Golfe — Arabie Saoudite, EAU, Qatar — qui représentent à eux seuls plus de 55 % du marché, et par les marchés asiatiques, notamment la Malaisie et l'Indonésie. En Algérie, marché africain le plus dynamique du segment, El Djazair Takaful a affiché une croissance supérieure à 70 % en 2025, fédérant près de 58 000 participants et visant le seuil de 100 000 adhérents en 2026 avec des primes cibles dépassant 900 millions de dinars.
L'Afrique subsaharienne, quant à elle, reste en marge de cette dynamique : les primes Takaful de toute la région ne représentent que 2 à 4 % du marché mondial, dans une zone pourtant habitée par plusieurs centaines de millions de musulmans. Le taux de pénétration de l'assurance au Burkina Faso ne dépassait pas 1,14 % du PIB en 2021 — un chiffre qui illustre l'ampleur du chantier, mais aussi de l'opportunité. L'Ouganda a emboîté le pas en mars 2026, avec le lancement par Tamini Insurance de la première assurance islamique du pays, confirmant une tendance africaine à l'activation progressive du Takaful sur des marchés vierges.
La valeur totale des actifs Takaful mondiaux a été multipliée par trois en dix ans, passant de 31 milliards de dollars en 2012 à 90 milliards en 2022, avec des projections à 128 milliards de dollars dès 2026. Ces actifs ne représentent encore que 2 % des actifs totaux de la finance islamique mondiale — estimés à 4 500 milliards de dollars en 2022 selon la Banque Islamique de Développement — ce qui signifie que le Takaful est structurellement sous-développé par rapport à la banque islamique, y compris dans les marchés les plus matures.
Obstacles structurels et leviers d'activation
Le retard de l'UEMOA en matière de Takaful ne s'explique pas par un défaut de demande. Il s'explique d'abord par des freins du côté de l'offre. Le premier est le déficit de formation : les opérateurs Takaful exigent des actuaires, des juristes et des gestionnaires de fonds maîtrisant simultanément la technique assurantielle et la conformité charaïque, un profil rare dans la région. Le second est la fragmentation des marchés nationaux, qui rend difficile l'atteinte d'une masse critique de participants permettant la mutualisation efficace des risques — prérequis technique de tout modèle Takaful viable. Le troisième frein est fiscal : le régime de TVA et les taxes parafiscales sur les primes d'assurance sont en zone CIMA souvent identiques pour les produits conventionnels et islamiques, sans mesure d'incitation spécifique à l'émergence du nouveau segment.
Les leviers existent pourtant. La fenêtre islamique — modèle suivi par Coris Assurances Takaful — permet à un assureur conventionnel de tester le marché sans créer une entité dédiée, à condition que les fonds Takaful soient strictement séparés des fonds conventionnels. Ce modèle de transition, validé par la CRCA, réduit le coût d'entrée et accélère le go-to-market. Il a permis au Maroc de construire rapidement un écosystème bancatakaful opérationnel via les banques participatives. La Malaisie, pionnière mondiale depuis 1984 avec Syarikat Takaful Malaysia, a démontré que la combinaison d'un cadre réglementaire précis, d'une fiscalité adaptée et d'une distribution bancatakaful massive pouvait faire du Takaful un segment mainstream en moins de vingt ans.
En UEMOA, les sukuk souverains — dont cinq sont désormais cotés à la BRVM pour un encours total de 766 milliards de FCFA — constituent un vivier d'actifs charaïques dans lequel les opérateurs Takaful pourraient investir les fonds des participants, résolvant partiellement le problème chronique de l'absence d'instruments de placement conformes à la Charia en zone franc. Le sukuk souverain burkinabè émis le 26 juin 2026 — 75 milliards de FCFA sur neuf ans à une marge de 6,80 %, noté BB+ — illustre précisément ce développement de l'actif sous-jacent éligible aux investissements Takaful.
La prochaine étape structurante sera vraisemblablement l'apparition d'un premier opérateur Takaful dédié — non plus une fenêtre adossée à un assureur conventionnel, mais une compagnie islamique pure, capitalisée en tant que telle et agréée par la CRCA dans les conditions prévues par le Règlement N°003/CIMA. Plusieurs manifestations d'intérêt seraient à l'étude, notamment portées par des investisseurs du Golfe. Si l'un d'entre eux aboutit, la zone UEMOA-CIMA disposera enfin du maillon manquant d'un écosystème de finance islamique qui, pour la première fois depuis 2018, commence véritablement à se fermer.
Coris Assurance Takaful n'est pas une simple extension de gamme. C'est le signal d'une bascule : celui d'une région qui cesse de légiférer pour commencer à opérer. La conjonction d'acteurs bancaires panrégionaux comme Coris Bank Baraka ou la BIS, d'un cadre CIMA désormais testé, d'une dynamique internationale portant le marché mondial Takaful à plus de 43 milliards de dollars, et d'une demande locale longtemps non servie crée des conditions inédites. Pour les dirigeants d'entreprises, d'institutions de microfinance ou d'États de la zone UEMOA qui cherchent à structurer des solutions de protection conformes à la Charia — couverture des crédits immobiliers islamiques, assurance-vie épargne, couverture des risques agricoles —, la fenêtre d'entrée est désormais ouverte. Il reste à l'emprunter avant que la concurrence régionale ne le fasse à leur place.